A l'abri du vent : Benjamin Giraud

A l'abri du vent : Benjamin Giraud

Mathilde L'Azou

Publié le : 20/01/2026

À l’heure de la pause-déjeuner, la team Cofidis prend un moment pour échanger avec ceux qui font l’équipe. Avec "A l'abri du vent", on met la course de côté quelques minutes pour écouter et prendre le temps. Aujourd’hui, partons à la rencontre de Benjamin Giraud.


Comment passe-t-on du vélo… à la voiture suiveuse ?

J’ai commencé très jeune par le VTT. C’est là que j’ai appris le vélo, l’effort, et aussi une certaine façon de lire le terrain. Puis, petit à petit, j’ai basculé sur la route. J’ai fait quelques années en amateur, avant de devenir professionnel pendant sept ans au sein de l’équipe Delko.

Ce qui est assez drôle, c’est qu’avant même d’être pro, j’avais déjà eu un premier contact avec Cofidis : l’année précédant mon passage professionnel, j’avais été stagiaire chez eux. Et puis la vie a suivi son cours : j’ai signé pro chez Delko, j’y ai construit ma carrière… jusqu’au moment où j’ai arrêté.

Après la carrière de coureur, je suis devenu directeur sportif chez Delko. Puis quand l’équipe s’est arrêtée, je suis arrivé chez Cofidis, en tant que directeur sportif.

En parallèle de ma carrière d’abord en amateur, j’ai continué mes études. J’ai passé un master en STAPS, à la fac de sport. C’était important pour moi de garder un cadre, comprendre, structurer, ne pas me limiter à être “seulement” un coureur. .

Et puis un jour, mes études se sont arrêtées, et je suis passé pro. Là, j’ai vraiment senti la différence : même si le vélo restait une passion, c’était devenu un métier. Avec ses contraintes, ses responsabilités, ses obligations... Le plaisir était toujours là, mais tu changes complètement de dimension.

Est-ce que tu t’imaginais directeur sportif ?

Oui… et non.

Oui, parce qu’en tant que coureur, j’avais souvent un rôle de capitaine de route. J’aimais la tactique, j’aimais lire une course, j’avais une vision assez claire des scénarios possibles.

Mais non, parce que je ne m’imaginais pas repartir dans ce rythme de vie : les déplacements, les hôtels, l’absence… À ce moment-là, la fin de ma carrière a coïncidé avec un autre tournant : la naissance de notre premier enfant avec ma femme. J’avais envie d’être là, présent, et de profiter pleinement.

Et puis je me suis rendu compte d’une chose : rentrer dans la vie “classique”, ce n’est pas si simple. Travailler dans sa passion, ça reste une chance. Un luxe, même.

 

Comment as tu trouvé l’équilibre avec ta vie de famille ?

Aujourd’hui, j’ai deux enfants. Et j’ai fini par trouver un équilibre avec ce rythme.

Je pars beaucoup, c’est vrai. C’est dur quand ils sont petits. Ils posent des questions, forcément. Mais quand je suis à la maison, je suis vraiment là. Je profite à fond. Et au final, le plus lourd au quotidien, c’est souvent pour ma femme : c’est elle qui gère seule quand je suis absent.

Sentimentalement, c’est compliqué parce qu’on manque des moments importants. Mais une fois que la famille trouve un rythme et s’y adapte, le quotidien peut redevenir agréable.

 

Quel moment a vraiment marqué ta carrière ?

J’ai performé très jeune en VTT, jusqu’aux catégories junior et espoir. À cet âge-là, c’était presque un jeu.

Le vrai tournant, c’est quand j’ai arrêté mes études et que je suis devenu professionnel. Là, tu comprends que tout change : tu deviens salarié, tu as des partenaires, un employeur, des attentes, des contraintes. Tu vis des choses incroyables, mais tu portes aussi une certaine pression.

Des moments marquants, il y en a eu beaucoup : les victoires, les courses, les liens humains.

Et il y a une anecdote qui me fait sourire : j’ai fait toute ma carrière pro avec Evaldas (Siskevicius). On a construit un lien très fort. Ce n’était pas juste un coéquipier, c’est devenu un ami. Il s’est même installé à Marseille, et on s’est entraînés ensemble au quotidien. On avait une relation presque fusionnelle.

Alors aujourd’hui, le retrouver dans l’environnement Cofidis, ça me fait vraiment plaisir. Je suis convaincu qu’il va apporter beaucoup d’énergie au groupe.

 

En tant que directeur sportif, qu’est-ce que tu fais réellement ?

Une grande partie de l’année, je suis en déplacement. La course, c’est le cœur” du métier : le sportif, la tactique, l’humain.

Avant la course, je prépare la stratégie, je gère les athlètes, je fais en sorte que chacun arrive avec une mission claire. Pendant la course, on est à la radio avec eux, on s’adapte sans cesse : parce que même si tu as tout imaginé, la course ne se déroule jamais exactement comme prévu. Une autre équipe bouge, un événement change tout… et tu dois constamment réajuster tes plans.

Cette année, c’est encore plus délicat, parce qu’on a beaucoup de profils rapides, beaucoup de sprinteurs ou de coureurs qui peuvent jouer les mêmes scénarios. Donc la gestion humaine devient centrale.

On pense souvent qu’un directeur sportif “décide de tout”. Mais il y a une énorme partie de travail qui s’effectue dans l’ombre.

La logistique, déjà : les voyages, les hôtels, tout cette organisation qui s’opère en lien avec l’équipe administrative. Mais surtout l’hiver, il y a un gros chantier : la programmation.

On se réunit entre directeurs sportifs avec la cellule performance. On construit le calendrier de l’équipe, puis celui de chaque coureur. On analyse les parcours, on anticipe les profils d’étapes, les objectifs, les périodes d’entraînement et de repos…

Ce travail ne se termine jamais vraiment : avec les blessures des uns, les maladies des autres… on s’adapte en permanence.

Combien de temps faut-il pour préparer une course ?

Ça dépend, à vrai dire.

Pour une course qu’on connaît par cœur, un circuit identique chaque année : parfois deux heures suffisent.

Pour une classique technique ou une course par étapes, ça peut prendre plusieurs jours.

Et sur une course comme le Tour de France, la préparation est énorme, parce que tu étudies tout : les étapes, les scénarios, les dangers, les moments clés.

Si je devais résumer : la préparation, c’est presque 70 % du travail. Si tu as bien anticipé, sur place, ça se déroule beaucoup mieux.

La journée type, c’est : départ de l’hôtel avec les coureurs → briefing (30 min à 1 h) → parcours, dangers, tactique, rôles → signature → départ.

Ensuite nous, on suit en voiture derrière le peloton, avec les vélos de réserve sur le toit, un mécano avec nous, et la radio pour communiquer.

Pendant la course, il y a des phases calmes et d’autres très stressantes. Il faut rester lucide, ajuster, gérer le groupe, et toujours chercher le meilleur résultat possible.

Quand les résultats ne sont pas ceux espérés, comment ça se passe?

On essaie de débriefer avec les coureurs, dès que la pression retombe, même si sur une course d’un jour, tout le monde repart vite. Et ensuite, nous aussi, on analyse.

Chaque mardi matin, on se réunit entre directeurs sportifs : on débriefe les courses passées, on échange, on prépare les prochaines échéances, on remonte les infos. Parce qu’avec 30 coureurs, on ne peut pas tout voir, tout savoir, ou tout suivre en temps réel.

Et puis on a aussi un rôle de référent : chaque directeur sportif suit 4 ou 5 coureurs au quotidien, toute l’année. C’est une relation de proximité afin d’ accompagner, comprendre, ajuster.

 

Qu’est-ce que tu aimerais que l’on comprenne sur ton métier ?

Qu’il y a une énorme gestion humaine.

Le public pense souvent que le directeur sportif “fait le résultat”. La réalité, c’est qu’on travaille avec des champions. Et un champion, c’est un humain : avec un ego, une ambition, une personnalité. Même si le sport est devenu très business, et que le coureur est salarié, tu ne peux pas tout contrôler.

Notre job, c’est de les faire adhérer. Souvent, on arrive avec une idée qui n’est pas exactement la leur. Donc il y a un vrai travail psychologique à faire, pour gagner la confiance et faire en sorte que le coureur se sente vraiment impliqué.

Et ça… c’est souvent la partie la plus complexe.